« The Theory of Everything » : plaidoyer pour l’altruisme
- Marc-Olivier Fritsch
- 14 mars 2016
- 4 min de lecture
« Une merveilleuse histoire du temps » en France et « La théorie de l’Univers » au Québec (mieux selon moi).
De James Marsh (2015 – 123 minutes)
Avec Eddie Redmayne, Felicity Jones, David Thewlis, Emily Watson,…
Ça commence comme une pub pour Disney Land avec feu d'artifice d'amour dégoulinant de « cucul-la-praline ». Et là je me dis "Fichtre » (si, si...)! J'aurais préféré que le film se concentre sur le scientifique Stephen Hawking plutôt que sur sa vie amoureuse. Éclairer davantage ce génie de la physique cosmologique et des mathématiques, un peu comme dans "Will Hunting" (1997, Gus Van Sant), "Un homme d'exception" (2001, Ron Howard) ou plus récemment "The imitation game" (2014, Morten Tyldum).
Mais j'avais tort. Car le talent et la réussite du scientifique n'aurait pu exister sans le soutien incroyable de sa femme, Jane. Derrière chaque grand homme se cache une femme...et inversement !

La première demi-heure du film fait donc trop dans la mièvrerie et le romantisme facile. Petite musique joyeusement niaise, on s'embrasse sur un pont sous les étoiles avec en second plan une gondole qui passe. On regarde un feu d'artifice enlacés par la taille et seuls, bien au centre de l'écran...
Pourtant le charme "so british" opère peu à peu. On est à Cambridge et les décors de château britannique à la Harry Potter nous font rêver. D'ailleurs, on retrouve avec plaisir David Thewlis, le professeur Lupin de Harry Potter...Les étudiants brillants et élégants partagent leurs chambres et passent leur temps à flirter de soirées en soirées. C'est un peu la colonie de vacances pour « génies en devenir », version "Cercle des poètes disparus" (1989, Peter Weir). Vie trop belle pour être vraie...

Car la maladie (en l’occurrence de Charcot) rôde et s'abat brutalement sur Stephen Hawking. Le film entre alors dans une autre dimension. Où Jane, sa femme, trouve-t-elle tout ce courage pour faire face à tant de douleur physique et morale. Comment arrive-t-elle à trouver les ressources suffisantes pour s'occuper d'un paralysé et élever "seule" trois enfants ??? A deux, avec ma compagne, nous en bavons déjà avec un bébé, alors trois plus un paralysé, chapeau bas !!!
James Marsh, le réalisateur, a effectivement l'intelligence de concentrer son propos sur cette incroyable force de l'amour. Car Jane tient avant tout par amour. Par dévouement, engagement et abnégation aussi. Peut-être se sent-elle aussi utile ainsi. Peut-être y a-t-elle trouvé un sens à sa vie. Elle reste néanmoins remarquable de volonté et de persévérance. Felicity Jones est bluffante dans cette interprétation de Jane. Toute en délicatesse et en retenue, elle se glisse parfaitement dans la peau de cette femme "main de fer dans un gant de velours".

Un tel amour atypique est naturellement mis à rude épreuve. Malgré toute sa force, Jane reste humaine et a certains besoins. Elle finira par craquer dans les bras de Jonathan. Le film entre dans un trio amoureux très classique mais haut combien intéressant. Avant d’être un paralysé, Stephen est un être humain qu’il faut respecter. Jane et Jonathan vont donc souffrir en silence d’un amour impossible et interdit. Elle, engagée, fidèle, dévouée, lui, veuf respectueux, aidant et respectable. La narration est formidable car elle permet de comprendre et d’accepter les motivations de chaque personnage sans les juger.
Stephen est évidemment également admirable. Tout génie des maths qu'il est, son personnage montre aussi ses défauts. Parfois égoïste quand il repousse Jane au départ ou lorsqu'il refuse qu'elle puisse être aidée. Absolument incroyable de résilience devant tant d'impuissance imposée et devant une telle injustice. Oui, Eddie Redmayne mérite son Oscar. Néanmoins, si je veux demeurer cohérent, je ne peux pas critiquer Leonardo di Caprio pour ses grimaces exagérées dans "The Revenant" (2016, Alejandro Gonzalez Iñarritu) pour louer ensuite Eddie pour l'exacte même raison. Sauf que la transformation physique d'Eddie est hallucinante ! Il paraîtrait même qu'il aurait subi des dommages réels à sa colonne vertébrale tellement il s'efforçait de faire vivre Stephen Hawking en lui. D'où le compliment de Stephen himself sur Facebook lorsqu'Eddie remporta son Oscar : "Félicitations à Eddie Redmayne d'avoir remporté un Oscar pour m'avoir interprété dans le film Une merveilleuse histoire du temps. Bien joué Eddie, je suis très fier de toi."
Evidemment, dans un film sur le handicap, les pleurs ne sont jamais loin des rires, n'est-ce pas "Intouchables" (2011, Olivier Nakache, eric Toledano) ? Ici aussi, l'humour est très présent: Stephen coincé dans son pull, déposé dans les bras de la statue de la Reine Victoria par son meilleur ami, s'abonnant au magazine Penthouse...Je classerai aussi dans la catégorie humour l’apparition étrange du footballeur français Franck Leboeuf en médecin. Mais globalement, l'humour n'est jamais féroce. Il reste empreint de tendresse.
Rappelant aussi "Le scaphandre et le papillon" (2007, Julian Schnabel), "The Theory of Everything" est aussi un livre d'histoire sur l'évolution des technologies. Fauteuil roulant mécanique devenant électrique, tablette d'alphabet évoluant en ordinateur parlant détectant les mouvements optiques....
La mise en scène de James Marsh est très classique pour un biopic. Rien de bien nouveau donc excepté quelques trouvailles comme le lait se mélangeant dans le café en spirale tel les étoiles s’enroulant dans un trou noir, objet d’étude et de fascination de Stephen Hawking. Mais finalement, le meilleur service à rendre aux handicapés est de ne pas leur rappeler leur handicap en permanence. Or, avec cette mise en scène honnête et sobre, ce film garde justement la distance appropriée permettant d’éviter le pathos tout en montrant les difficultés inhérentes à la paralysie.
De même, la bande son est élégante sans être excessive. Pas étonnant lorsqu’on sait qu’à la baguette opère Johann Johannsson, le compositeur islandais de la musique de l’excellent « Prisoners » de Denis Villeneuve (2013).
Seul bémol (dixit Léa Salamé), la place accordée à Dieu. Je ne comprends pas trop ce que James Marsh a voulu prouver. La bataille science-religion existe certes depuis des siècles, mais pourquoi vouloir absolument la trancher et donner son Dieu à Jane ?
Je retiendrai enfin de ce film la réplique de Jonhathan lors de sa première rencontre avec Stephen : "Cela me donnerait un but qui m'aiderait à ne plus m'apitoyer sur mon sort". C'est la force de ce film. Complexité infinie des humains : agissent-ils par altruisme naturel et spontané ou ont-ils en définitive besoin de donner un sens à leur vie et servir en réalité leur propre intérêt ? Dans les deux cas, c'est un plaidoyer pour l'altruisme qui légitimerait la thèse de Mathieu Ricard, philosophe et moine bouddhiste et qui nous prouve surtout qu'on a, quoiqu'il arrive, toujours besoin les uns des autres...Une belle leçon de vie !




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